Étiquette : disparus

Dissidence/dissonance

Trente années de lutte pour faire reconnaître le drame des Français disparus en Algérie en 1962
Note préliminaire
Dans le texte suivant, le mot media est toujours écrit sans s à la fin. En effet, il s’agit d’un mot latin au pluriel neutre ; nul besoin donc, de lui adjoindre une seconde marque de pluriel.
Au singulier, pour désigner UN moyen de communication, j’emploie tout naturellement le mot medium qui est le singulier du précédent.
L’expression un media est un pur solécisme.

La Une de France-Soir
Pour moi, tout commença au printemps de 1982. A cette époque, France-Soir, quotidien aujourd’hui trépassé, se vendait abondamment. Dans l’après-midi, de petites cabines de toile verte s’ouvraient sur les trottoirs parisiens. Le préposé aux ventes accrochait un exemplaire à l’extérieur afin que les passants en puissent découvrir la Une. Je lus, un jour de printemps, ce titre sidérant : « Des Pieds Noirs seraient toujours détenus clandestinement en Algérie, depuis 1962 ».

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COLLOQUE DU 14 MARS 2013 : L’ACCORD DU 19 MARS 1962 ET SES CONSEQUENCES

Le 19 mars est donc devenu une journée officielle de commémoration par la « grâce » du Parlement qu’ont élu les Français.
Pour nous, Pieds-noirs, harkis, responsables des associations, historiens attachés à défendre la vérité, c’est une défaite grave , il ne faut pas se le cacher. Dans ces conditions, il ne serait pas inutile de faire un peu d’autocritique. Avons-nous su communiquer ? Avons-nous bien défendu la vérité historique ?
1) Prenons la question des enlèvements d’Européens perpétrés après le 17 avril 1962.
Nous savons aujourd’hui par les recherches de J. J. Jordi et de quelques autres que sur 3000 personnes enlevées, les disparus s’élèvent à 1583, dont 1253 après le 19 mars auquel il faut rajouter 170 personnes dont on a retrouvé les cadavres. Est-il clair pour nous que les autres ont été libérés ou retrouvés, (certes en piteux état) ?
Trop souvent, certains s’expriment comme s’il y avait eu 3.000 disparus assassinés.

Nous avons un devoir de rigueur.
Pendant des années, le chiffre de 25.000 Européens disparus a circulé.
Nous avons tardé à abandonner ce chiffre absurde dû à un scribouillard du Ministère des Rapatriés, qui l’avait confondu avec le chiffre des soldats français morts au combat
Nous avons suffisamment protesté contre les chiffres absurdes du FLN :
– 1 million de Musulmans tués par l’armée française
– 45.000 Musulmans tués par l’Armée et les milices locales le 8 mai 1945 à Sétif et Guelma.
Les historiens ont à juste titre démoli ces chiffres, qualifiés de chiffres idéologiques.
Nous ne devons pas opposer à une propagande soviétoïde, une contre propagande du même type.
Pas de chiffres idéologiques chez nous. Diffusons le DVD de C.Feinstein sur Les Disparus. Travail remarquable.
Nous avons un devoir de rigueur.
2) Les événements du 5 juillet à Oran.
Nous connaissons mieux les événements d’Oran. La non-intervention de l’Armée est désormais prouvée documents à l’appui. Et c’est une sacrée difference.
Les travaux de Jordi sont éclairants :700 morts à Oran le 5/7 auxquels il faudrait rajouter 100 morts musulmans.
Or, c’est très exactement ce que l’on disait, il y a 50 ans, ce fut le chiffre employé par le Docteur Couniot dans son premier article historique sur le sujet. C’est celui que rapporta le regretté Mgr Boz également.

Or, au cours des décennies, certains ont cru bon de multiplier le chiffre par 7. Quelle erreur !
N’IMITONS PAS LE FLN.
De plus l’Histoire du 5 juillet commence à être sérieusement polluée par des thèses complotistes.
Certes, les complots existent, mais, en matière historique, un complot n’existe que lorsqu’il est prouvé.
Ce ne sont pas des preuves qu’il faut.  Il faut des preuves EN BETON !!!!!
Certains voudraient que le 5 juillet soit le résultat d’un complot benbelliste. Pourquoi pas ? On ne prête qu’aux riches…
Mais où sont les preuves ? IL N’Y EN A AUCUNE DANS CE QUE JE LIS A CE SUJET :
Il y a un communiqué de l’ALN des frontières, tout à fait surinterprété.
Il y a le fait que les manifestants musulmans sont entrés armés dans le centre d’Oran. C’est vrai mais cela ne prouve pas qu’il en était ainsi de par des manoeuvres de Ben Bella et du groupe de Tlemçen. Cela reste à prouver.
NOUS AVONS UN DEVOIR DE RIGUEUR ET POUR LES CHIFFRES ET POUR LES ANALYSES.
3) Le 26 mars 1962.
Sur ce sujet, il n y a pas de décrochage par rapport à l’Histoire. Pas de chiffres extravagants non plus. Ceci est dû à la pondération et à la maturité des deux dirigeants qui s’occupent de la commémoration. La nécessité de la rigueur ne leur a pas échappé.
Je regrette seulement que ne soient pas davantage diffusés les importants éléments de l’enquête que mena, en son temps feue Francine Dessaigne. Ses contacts avec les officiers généraux qui avaient vécu les événements dans l’entourage d’Ailleret sont très importants sur le plan historique. Les archives qu’elle a consultées, son propre Fonds Dessaigne déposé à Vincennes et ouvert à tous, sont un trésor pour les historiens. Il faut le faire savoir.
Trop des nôtres s’imaginent que la thèse gaulliste sur le 26 mars est absurde et qu’il ne faut pas perdre de temps à la réfuter. ERREUR !
Le pouvoir attend qu’il n’y ait plus de témoins pour produire ses propres documents biaisés, notamment le rapport Garat de la gendarmerie.
Ce dernier repose en particulier sur la photo d’une volkswagen criblée de projectiles. Selon les gendarmes, ces impacts prouveraient qu’il y a eu un tir de F.M. venant de la rue Lelluch. Or, nous avons fait faire une contre-expertise balistique par un expert près les tribunaux. Elle ne valide absolument pas la thèse Garat. IL FAUDRAIT EN PARLER LARGEMENT.
Ne faisons pas de la contre-propagande, faisons de l’HISTOIRE !!!!

JEAN MONNERET

14 mars 2013

 

Guerre d'Algérie : la vérité sur le nombre de disparus

L'histoire cachée des disparus

Les disparus en Algérie

DU NOUVEAU SUR LES EUROPEENS DISPARUS A LA FIN DE LA GUERRE D’ALGERIE. (1)

Durant un demi-siècle, le problème des civils européens enlevés par le FLN, et jamais retrouvés pour un grand nombre__, fut singulièrement occulté. Officiellement, on s’en tint à un chiffre donné en 1964 au Sénat: 3018. La répartition des victimes en personnes enlevées, libérées, présumées décédées et cas incertains ne fut guère remise en cause. A partir de 1965, le silence des médias à ce sujet se fit assourdissant. Les Français disparus furent oubliés tandis que la France prit l’étrange habitude de réserver ses hommages aux victimes de l’autre camp , les pro-indépendantistes. (Particulièrement à Paris sous l’égide de la Mairie socialiste.)
Dans le milieu des Français d’Algérie, on chercha à lutter contre l’oubli. Hélas, des chiffres hyperboliques furent brandis au mépris de toute rigueur historique (2). La cause des victimes du FLN risqua d’en être dépréciée, d’autant que des thèses complotardes fumeuses se répandaient aussi.
Désormais, la communauté des Historiens comme les Pieds Noirs et les familles concernées disposent d’une étude de qualité, menée selon la méthode historique. Jean-Jacques Jordi a fait des recherches poussées en de nombreux fonds d’archives. Citons: le Service Historique de la Défense, le Centre des Archives Diplomatiques, les Archives Nationales d’Outre-Mer, le Centre des Archives Contemporaines, le Centre Historique des Archives Nationales, celles de la Croix Rouge, du Service Central des Rapatriés etc;…

L’auteur a ainsi apporté une contribution neuve au problème des disparus européens. Il a attaqué de front l’obstacle des 500 dossiers demeurés incertains qui gênait l’obtention de chiffres crédibles.
Sur ce point, en 2004, nous avions nous même, ainsi que le général Faivre attiré, l’attention de la Mission aux Rapatriés sur la nécessité d’une étude exhaustive. Il fallut attendre quatre ans pour qu’elle se dessinât.
En accédant aux dossiers du Service Central des Rapatriés, Jordi a pu savoir qui parmi les incertains était réellement disparu ou entré en France métropolitaine. On y voit actuellement plus clair.
Qu’il s’agisse du massacre du 5 juillet 62 à Oran (où l’auteur confirme la responsabilité et les mensonges du général Katz, comme la criminelle ineptie des directives données à l’Armée française), qu’il s’agisse des exactions de l’été 62 dues à la wilaya 4 (où le FLN préférait enlever des familles entières pour limiter les plaintes ), Jordi a montré une solide rigueur.
Il éclaire la pratique du nettoyage ethnique par les indépendantistes. Or, il le fait, documents à l’appui, en prenant ses distances avec quelques légendes aussi tenaces qu’absurdes. Son livre est peu réfutable. Il sera plus difficile désormais aux thuriféraires du FLN et aux journalistes sous influence de nier des faits qui les dérangent.
On peut regretter que Jordi paraisse sous-estimer les divisions du FLN et les surenchères xénophobes qu’elles alimentèrent. Félicitons le toutefois d’avoir laissé de côté quelques récits controuvés et extravagants. (3)
Cet ouvrage, cette étude méticuleuse manquaient. Il serait regrettable qu’ici et là, certains négligent l’atout que, dans sa percutante sobriété, il constitue pour les familles touchées et pour l’ Histoire.

JEAN MONNERET
9 novembre 2011
1 – Jean-Jacques Jordi . Un silence d’état. Ed. SOTECA.
Les enlèvements d’Européens ont décuplé aprés le « cessez-le-feu  » du 19/3 / 1962 L’auteur dénombre 1583 disparus présumes décédés, 123 enlevés dont on a retrouvé les corps et 171 cas incertains résiduels. Selon nous, il eût fallu comptabiliser les personnes libérées ou retrouvées.

2 – Il arriva qu’un scribe du Ministère des Rapatriés répondit par erreur : 25.000 à une question sur le chiffre des disparus européens. Il confondait avec celui des militaires français tués au combat. Ceci occasionna ultérieurement quelques bévues.

3 – En juillet 1962, depuis Alger, Max Clos du Figaro, dénonça courageusement les enlèvements massifs d’Européens. Il ajoutait : « Sur les chiffres, on ne sait rien de sûr. Tout dans ce pays est déformé et amplifié dans des proportions fantastiques. «  Voila qui a changé désormais.

Lundi 26 mars 1962 : Alger agonise

Conformément à ce que j’avais promis ce texte de Mme Gautier est diffusé sur mon site. Merci de le faire connaître de votre côté.
Jean Monneret

Nous ne connaissons pas tous les noms des victimes du 26 mars 1962 à Alger ni leur nombre exact.
Nous ne connaissons pas le nom de tous ceux assassinés au Plateau des Glières et tout autour, rue d’Isly, boulevard Pasteur, rue Chanzy, boulevard Bugeaud, rue Lelluch, boulevard Baudin, et plus loin Place de l’Opéra, et aussi aux Facultés, et plus loin encore au Champ de Manoeuvres et encore une heure après la fusillade. Les militaires, les gendarmes, les C.R.S. occupent les carrefours, les toits, les terrasses, font des barrages. Partout, toutes les armes sont approvisionnées et chargées, partout. Les tirailleurs avancent rafale après rafale, arrosent les gisants au F.M. et au P.M., chargeur après chargeur (J.L. SIBEN témoigne). Ils mitraillent les façades, l’intérieur des appartements aux volets clos, achèvent les mourants à l’intérieur des magasins, les poursuivent dans les couloirs des immeubles. Et puis, ils tirent sur les médecins, les pompiers. Ils tirent sur les ambulances, déjà toutes prêtes, déjà là, à attendre les morts. C’est une véritable chasse aux pieds-noirs, une tuerie, un carnage auquel se sont livrés les tirailleurs aux gestes obscènes, les gardes mobiles aux ricanements haineux et les C.R.S. qui insultent, matraquent et «balayent», rue Charras, rue Richelieu, rue Clauzel cf.  (les témoignages).
La foule était dense. C’était un cortège de jeunes gens, de jeunes filles, d’enfants et de vieux messieurs aux insignes d’anciens combattants. Ils avaient des drapeaux et ils chantaient la Marseillaise et ils s’effondrent, gisants ensanglantés.
Et puis les ambulances et les camions des morts vont et viennent et déversent leurs cadavres, à l’hôpital Mustapha, à la clinique Lavernhe, à la clinique Solal.

Le Professeur Jacques BARSOTTI déclare : Nous sommes allés à la morgue de l’hôpital voir les cadavres qui s’y entassaient dans le plus grand désordre. C’est une vision dramatique que ces tas humains amoncelés pêle-mêle les uns sur les autres que les familles essayaient de reconnaître, en tirant sur les bras ou sur les jambes pour les sortir du tas.
Le docteur KAMOUN témoigne : l’horreur pure, partout des cadavres disposés sur trois niveaux, paillasse, étagère, sol. On avait instauré un sens unique et dans le silence troublé de temps en temps par des gémissements et des pleurs, les gens circulaient lentement, horrifiés. Les cadavres attendaient leur reconnaissance et ces gens pâles et silencieux tournaient lentement. Un antre de cauchemar écrira Jean BRUA.
Immédiatement après ces scènes édifiantes, le Corps médical de l’hôpital Mustapha réalise une plaquette de témoignages recueillis par les médecins ayant assisté à la fusillade ou ayant soigné les blessés, témoignages adressés en France à diverses personnalités politiques et morales sans aucun écho tangible. Cette petite brochure, « LE MASSACRE D’ALGER » « Alger 26 mars 1962 », qui ne porte pas de date d’impression ou d’édition, est dédiée à la mémoire du Docteur Jean MASSONNAT, victime du devoir professionnel, tué à bout touchant. Les témoignages sont anonymes. Il n’y a pas de liste des blessés. Figurent deux plans de la fusillade, une dramatique photo du Plateau des Glières devant les marches de la Grande Poste ainsi que la liste des noms des victimes au nombre de 49 plus quatre inconnus dont 2 musulmans et 3 européens ( 53 au total). Le nom de mon mari est correctement orthographié et sa profession correctement énoncée.
Le journal « La dépêche d’Algérie » des 27, 28 et 29 mars fait état de 46 morts et 150 blessés.
Un troisième nombre des victimes est donné dans le « LIVRE BLANC » « ALGER LE 26 MARS 1962 », paru le 1er juin 1962, édité par « L’Esprit Nouveau ». Ce livre ne comporte que des témoignages, signés, plus de deux cents. Il ne mentionne aucun nom de victimes, ni celui des morts ni celui des blessés. Il est publié : « A la mémoire des 80 morts et en souvenir des 200 blessés de la fusillade », sous le patronage de Messieurs les Députés du Groupe UNITE DE LA REPUBLIQUE. « LE LIVRE BLANC » est un recueil des témoignages nécessaires pour pouvoir porter plainte devant les tribunaux. Mais les témoignages sont dangereux pour le pouvoir en place, ils réfutent absolument les silences, les invraisemblances, les contradictions, ces aveux tacites, ils dénoncent la lâcheté de cette sordide raison d’Etat et de ses « voleurs de morts ». Ce livre est interdit et détruit dès sa parution. Je viens d’en acquérir un exemplaire, à un prix exemplaire, un échappé de cet holocauste du livre. (Et que les victimes soient sacrifiées à la Sainte et Juste Raison d’Etat !). Il a été réédité en 1991 sous le nom de « LE LIVRE INTERDIT » par les Editions Confrérie Castille. Dans cette édition remaniée ont été ajoutées les listes des noms des morts et des blessés. La liste des victimes comporte 63 noms plus quatre « non identifié » dont 2 musulmans et 2 européens (soit 67 au total). Cette liste contient des erreurs et des noms mal orthographiés. Le nom de mon mari est mal orthographié et ne figure plus sa profession. C’est à partir de cette liste que j’ai voulu vérifier toutes les listes, ces listes qui, en se reproduisant vont subir un certain nombre de distorsions, du fait même de la copie, je suppose.
Aucune enquête officielle n’a jamais été effectuée, aucune commission d’enquête n’a jamais vu le jour, malgré les pétitions et les demandes déposées dans les préfectures, dans les ministères, sur le bureau de la Présidence. La tuerie du 26 mars alterne du déni officiel de ce qui s’est passé ce jour-là à l’infâme raison d’Etat : « ce n’est pas nous, ce sont eux qui ont commencé », et puis « c’était interdit, on n’avait pas à le redire », et puis « c’est l’O.A.S., c’est bien fait pour eux », autant « d’arriérations » verbales pour se justifier. La tuerie fait aussi un petit tour par l’infâme Secret Défense. Les archives concernant les faits et les morts civils au cours des évènements d’Algérie sont tenues secrètes. Pour le 26 mars il nous faut encore attendre cinquante ans ou soixante ans ? Des dossiers ont déjà disparu ou sont vides ou bien sont maintenus en souffrance ou bien encore sont abandonnés en république démocratique et populaire d’Al Djazãir. Ces archives sont les preuves trop gênantes de cet infâme Secret Défense. Au cours de la fusillade d’autres preuves ont été arrachées des mains des journalistes, des photographes et des cameramen. Pendant les jours qui ont suivi, l’armée a surveillé ces lieux maudits, empêchant les gens de prendre des photos ou en confisquant leurs appareils et s’est livrée, à grand spectacle, à de sordides analyses des lieux, à de risibles relevés topographiques, il fallait faire semblant de chercher la vérité.
Il y a donc des listes, établies de façons successives, recopiées, empruntées, mais aucune ne peut être authentifiée. La liste qui circule habituellement, celle qui est généralement publiée sur les sites depuis quarante cinq ans et qui est dite, à tort, officielle, comporte des erreurs, des confusions et des manques. Néanmoins cette liste a eu le mérite d’être établie et a servi de support au travail sacré de mémoire pendant toutes ces années. Cette liste est due au travail, d’investigation et de recherches, remarquable, de Francine DESSAIGNE et de Marie-Jeanne REY, publié dans « Un crime sans assassins » (1994 , Editions Confrérie-Castille) qui témoigne de 58 noms, plus quatre « non identifié » dont 2 musulmans et 2 européens (soit 62 au total). Je note que sur cette liste le nom de mon mari est correctement orthographié mais sa profession a changé.
Francine DESSAIGNE écrit, dans la préface de cette réédition, que le 30 mars, sur une demande du professeur Philippe MARCAIS, député d’Alger, elle a déposé avec d’autres personnes une plainte contre X devant un juge d’instruction qui rassemblait des témoignages sur la fusillade. Cinq ans après, un autre juge a prononcé un non-lieu. Mais ce non-lieu n’est ni définitif ni absolu. Il s’agit donc d’aller le contester devant la justice.
« Trois jours plus tard les funérailles » (Le Livre Blanc). Où sont donc passés les cadavres ? Il ya ceux, « officiels », ceux « reconnus », dont les noms sont publiés dans les journaux avec leurs avis de décès mais que les familles n’ont pas pu approcher, ceux gardés au secret, scellés en bière dans la raison d’Etat, cercueils éparpillés dans les dépositoires. Et puis il y a les « non officiels », ceux dont on n’a rien publié, cadavres escamotés, cadavres disparus, cachés pour quel secret Défense ou quel secret de famille ?
Il y a enfin les blessés et les cadavres des soldats pris sous leur propre feu, encore moins officiels et dont l’Armée n’en a jamais publié le moindre écho. Un commandant des Forces Armées en Algérie reconnaît, pourtant, trois tirailleurs et un CRS tués et trois blessés. Par qui ? Par quelles armes ? Ce commandant se plaint d’une insurrection armée mais se montre bien incapable d’en fournir la preuve. – « Une femme, place de la Poste, blessée, gisait sur le dos. Un soldat musulman l’achève d’une rafale. L’officier présent abat le soldat (Professeur Pierre GOINARD) . Dans le magasin Claverie, deux tirailleurs musulmans abattent le militaire français. Les militaires de l’Infanterie de Marine, au square, près de la Compagnie algérienne, se couchent sous leurs camions pour se protéger.  Le docteur BISQUERRA poursuit : « Il me laissa finalement entrer dans le fond du magasin où se tenaient d’autres militaires musulmans et, sur le sol, gisait l’un d’entre eux, qui semblait agonisant, une ou plusieurs balles lui ayant transpercé le thorax. Or, déjà arrivaient des ambulances et des camions militaires. Les militaires quittèrent alors précipitamment les lieux avec leur chef, emmenant leur blessé qu’ils chargèrent dans l’un des camions. D’autres témoignages font état de militaires tués ou blessés entre eux par leurs propres armes. Cependant ni dans les listes parues, ni dans les journaux, je n’ai trouvé trace de leurs noms. Des autopsies militaires ont sûrement été pratiquées et les autorités savent avec quelles armes ces hommes ont été blessés et tués, et par qui.
Jean BRUA rappelle dans son intervention du 26 mars 1987 : ce mystérieux supplétif vietnamien, évoqué par deux officiers du 4ème R.T., évacué dans le plus grand secret, après avoir été atteint par les forces de l’ordre du boulevard Bugeaud, qui se croyaient visé par son tir (procès- Bastien-Thiry). Dans « Un crime sans assassin », Francine DESSAIGNE évoque aussi ce tireur à la notoriété de barbouze. Il faut donc attendre encore cinquante ans ou soixante ans pour livrer la vérité ?
Elle rapporte les paroles des médecins de Mustapha :
Le lendemain matin 27 mars 1962, le professeur GOINARD, toute l’équipe chirurgicale de la clinique thérapeutique de l’Université se rendit à la morgue. On dénombra près de 80 morts par balles, entassés dans les locaux de la morgue. De multiples photographies avaient été faites avec l’appareil du service. Mais les deux rouleaux de pellicules envoyées naïvement et comme à l’accoutumée au développement en France, ne sont cette fois, jamais revenus.
Martial TRO, Commis principal à l’hôpital Mustapha témoigne : « Alors sont arrivés des camions militaires, des Dodges. Ils débordaient de blessés, de morts, mélangés, entassés. On les déversait comme des sacs de farine. On lâchait les ridelles et tout tombait sur les côtés. Nous n’avions pas de brancardiers. Les Soeurs et les médecins ont commencé le transport. Le premier que je prends dans mes bras c’est le docteur MASSONAT. Il était là dans mes bras, il me vomissait dessus. J’ai fait le tri des morts et des blessés. Au dépôt mortuaire on les mettait les uns sur les autres. Quand on voulait voir un mort il fallait le chercher, débarrasser un tas de cadavres pour le trouver. C’était épouvantable. On dit qu’il y a eu 80 morts. Moi je ne travaillais pas aux services administratifs, je ne peux pas citer de noms mais je dis qu’il y avait 120 morts. A cette époque, ceux dont on ne réclamait pas le corps, parce que c’étaient des gens de passage ou pour d’autres raisons, ceux-là étaient emmenés le soir à la sauvette, qu’ils soient musulmans, juifs ou chrétiens, au cimetière d’El Halia, directement la nuit. L’aumônier a protesté officiellement. Il a été expédié à Paris tout de suite. Un petit musulman travaillait à l’hôpital. Il a aidé à transporter les blessés. Ila été repéré. Le FLN l’a assassiné le lendemain.

Christian GILLES dit qu’il a assisté à une véritable ignominie : « dans ce bâtiment se trouvaient de nombreuses petites alcôves avec des plafonds voûtés en ogive et aménagées avec deux bancs. A l’intérieur de chacune d’elles, deux familles unies par leurs larmes se trouvaient séparées par deux cercueils fermés, accolés, déposés au centre sur des tréteaux. Dans quelques alcôves, des familles musulmanes et européennes atteintes par la même douleur, priaient, pleuraient, gémissaient et imploraient le ciel côte à côte. Des personnes totalement désespérées, circulaient dans le grand hall, en tout sens, criant, pleurant, appelant à haute voix un être cher, essayant de découvrir d’alcôve en alcôve leur disparu. Par une porte, arrivait à intervalles réguliers, d’un autre service de l’hôpital, un nouveau cercueil fermé avec l’indication sommaire de son nom. Toutes les dix minutes, huit à dix personnes prenaient un cercueil dans une alcôve, s’arrêtaient sur la chaussée. Un homme de foi sortait d’un local vitré et murmurait quelques mots. Le cercueil était alors déposé dans la benne d’un camion militaire, où assis sur des banquettes, siégeaient dix soldats armés. Seuls quelques membres de la famille étaient admis sur une largeur de sièges d’un minicar de C.R.S. Motards en tête avec sirène, jeep avec radio, le camion-cercueil et deux véhicules de C.R.S. s’éloignaient rapidement vers un cimetière de la ville. J’assistais à des enterrements à la chaîne sans aucun regroupement familial, sans passage dans les lieux de culte, y compris celui du quartier. Ces transports commencés, dans la nuit pendant le couvre feu, se poursuivaient encore.

Qui sont ces morts Français-Musulmans ? Quelles sont ces victimes que leurs proches réclament à force hurlements, sans les trouver ? Quelles sont ces victimes livrées toutes prêtes emballées ? Que sont devenus ces soldats, ces C.R.S. qui ont conduit les camions-cercueils ? Comment est-il possible qu’aucun d’eux ne se soit jamais fait entendre ? Je croyais que nous étions tous égaux à la face de Dieu.
Le Docteur André FOURNIER précise : Á l’hôpital, l’après-midi s’est passée à recevoir et soigner les blessés qui arrivaient. Dans la soirée je suis allé à la morgue où étaient entassés les cadavres des victimes. J’ai notamment encore le souvenir très vif de deux très jeunes filles, deux soeurs qui avaient été tuées à bout touchant. Révolté par ce spectacle, j’ai alors téléphoné à un ami en lui demandant de rassembler dans les hôtels le plus possible de journalistes et les emmener à l’hôpital. Il en est venu un certain nombre français et étrangers. Je puis citer deux de leurs réactions : 1) un journaliste allemand m’a dit : « j’espère qu’après cela les journaux français ne parleront plus d’Oradour sur Glane », 2) deux journalistes français du Monde : l’un n’a pas pu supporter le spectacle et est sorti pour vomir et l’autre a dit « ça ne passera pas à la Rédaction ». Nous sommes d’une civilisation trop sensible.
Le Professeur Paul LEBON confirme qu’il se souvient fort bien d’avoir vu parmi les cadavres deux petites filles de 8 ou 10 ans, en robes rouges dont on ne trouve plus aucune trace. Cette énigme est à rapprocher de celles de la mort d’un bébé et de sa mère évoquée par Suzanne CAZE AVELIN : son amie, réfugiée dans un magasin de puériculture, avait caché son petit enfant dans une poussette en exposition, petit cadavre dont on ne trouve plus aucune trace ni celle de sa mère. Un autre témoignage confirme : une jeune femme et son bébé ensanglanté dans les bras, poursuivie et achevée à la rafale par un tirailleur chez Natalys.
Marie Jeanne Rey témoigne d’une petite voix enfantine, près d’elle, qui se tut pour toujours.
… « Il y avait aussi une quinzaine de gamins autour de Michèle TORRES, venus en camion ».
… « Une dame âgée : j’étais à terre, blessée. Un petit garçon de 8 ans pleurait et me disait, « regarde mon papa ». Son jeune père était couché le visage ensanglanté … »

Il y avait des enfants dans la foule et des adolescents. On ne peut pas dire de ces jeunes victimes qu’elles appartenaient à l’O.A.S. On ne peut pas avouer, non plus, l’assassinat de ces jeunes enfants. Ce serait peu reluisant pour la gloire de la France ou pour la renommée de certains. Il est donc très nécessaire d’escamoter un certain nombre de victimes.et notamment les moins de 20 ans si l’on se réfère à la liste qui suit. Que sont-elles devenues, ces jeunes victimes alors que sur le sol devant les FM s’amoncèlent les cadavres ? Car ils ont tiré, ivres de fureur, ces serveurs de F.M., comme le soldat Mohamed A… qui est décrit ainsi dans les témoignages : « Il semblait avoir un grand désir de tirer, dansant d’un pied sur l’autre, le regard brûlant non de peur mais de fureur, ou encore, « en transe, un rictus de haine, gesticulant, surexcité, ou encore une bande souple dont l’extrémité était engagée dans la culasse, enroulée à sa taille et suspendue à son cou,  rafale après rafale !
Le docteur Jacques BISQUERRA relate dans son témoignage : « Je restais là, immobile, de longues minutes, pour veiller sur ces morts lorsqu’un homme s’approcha et entreprit, malgré mes protestations, de fouiller le portefeuille d’un des cadavres et repartit après avoir emporté sa carte d’identité. M’étant souvenu de ce nom porté sur ce document (car il me l’avait montré, j’ignore pourquoi) et n’ayant pas retrouvé son nom sur la liste des victimes publiée le lendemain par les journaux locaux, je m’étais rendu à la morgue de l’hôpital Mustapha pour essayer d’identifier ce malheureux « X » et de mettre un nom sur sa dépouille. En rentrant chez mes parents je fondis en larmes, en pensant à tous ces corps criblés de balles, empilés, nus, parfois tête-bêche, les uns sur les autres, dans cette sinistre salle… Avec des tas de cadavres allongés qu’on arrosait à l’eau formolée, quelque chose de kafkaïen (docteur CHIAPPONI)…

Ainsi les morts se font détrousser de leur identité, escamoter, achever à la rafale – ni vu ni connu -, formoler avant de les dissimuler, on n’arrive plus à les compter, on les mélange avec les autres morts, on ne trouve plus ceux qu’on réclame, on les fait disparaître, on leur vole leur cadavre lorsqu’ils deviennent trop gênants, pour combien d’entre eux ?
Maurice COLLIN dans une lettre que m’a communiquée son fils Jean-François, écrit, « Si vous voyez le visage des Algérois et l’atmosphère de la ville. Cela vous étreint le coeur et vous donne la nausée. Tout ce sang qui n’a pas été lavé, ces tas de vêtements masculins, féminins, au pied des immeubles, au pied des arbres, ensanglantés, des chaussures de femme, des imperméables, des lunettes, des portefeuilles déchirés, des chapeaux, le tout taché de sang aussi. Les gens essaient de retrouver des objets des leurs qui ne sont pas rentrés, qui ne sont pas à l’hôpital, qui ne sont pas à la morgue, et, il y en a des disparus, depuis mardi !
Dans l’édition originale du LIVRE BLANC, les auteurs et/ou l’éditeur ont écrit « Les droits de ce livre seront versés intégralement aux familles des victimes ». Cette mention n’apparaît plus sur le livre réédité « LE LIVRE INTERDIT ». C’est dommage parce que cela aurait pu conduire à une recherche des victimes plus poussée, plus systématique que ce que je ne saurai jamais faire par moi-même.
Raymond GUIRAUD, à la suite de l’attentat du Milk Bar, où a été blessée gravement sa fille Nicole, a créé une association, l’A.V.I.C.C.E.A.L. La permanence de l’Association Nationale des Victimes Corporelles des événements d’Algérie et de leurs Ayants droit se trouvait à La Maison du Combattant à Bâb el Oued. Monsieur GUIRAUD s’est adressé à la Délégation de l’Action Sociale dès le 29 mars 1962 puis le 2 avril 1962 et à plusieurs reprises aux pouvoirs pour leur demander qu’une indemnité soit versée aux ayants droit des victimes du 26 mars précisément, en vertu de la décision n°55032 de l’Assemblée algérienne. Sans réponse, il menace, en cas de refus de l’administration, de saisir la voie juridique, en application de la loi de 1884. Courant avril les gendarmes mobiles font une perquisition à son domicile pour chercher des papiers. Ils se montrent insultants et agressifs et menacent d’emmener la soeur de Nicole, alors âgée de 16 ans. Dans la nuit du 11 au 12 mai, pour la deuxième fois, mais cette fois-ci à 4 heurs du matin, les gendarmes mobiles viennent perquisitionner. Ils enfoncent la porte d’entrée et emmènent Monsieur GUIRAUD vêtu de son seul pyjama. Au bout d’une semaine et grâce « aux CFA », où Monsieur GUIRAUD était chef du personnel, sa famille apprend qu’il est incarcéré à l’école de police d’Hussein-Dey. Il a été dénoncé comme militant en faveur des victimes du FLN. Puis fin juin, Monsieur GUIRAUD et 50 autres présidents d’associations seront transportés en avion militaire servant de transport de troupes, à VILLACOUBLAY, en résidence surveillée. Il est interdit de retour en Algérie, interdit de séjour sur le sol algérien. L’association de Monsieur GUIRAUD comprenait 1.800 adhérents et des listes ont été échangées entre le FLN et la police politique française au nom du secret Défense. Il faudra que j’écrive au FLN en Al Djazãir pour me faire communiquer la liste des morts du 26 mars. La sortie des morts de l’hôpital Mustapha doit bien être enregistrée ?
Les tirailleurs, dans cette tragédie, réussissent parfois à faire oublier, que les gardes mobiles, les Rouges, et les CRS, ces spécialistes du maintien de l’ordre, ont tiré eux aussi sur la foule, sans sommation, froidement, on pourrait dire de façon jouissive, « comme pour une chasse aux pieds-noirs », à tous les carrefours, sur les façades, dans les appartements, non pas pendant 5 minutes ou 8 ou 10 mais encore bien longtemps après que 14 heures 50 ait sonné à l’horloge de la Grande Poste . Ont-ils compté et savouré le nombre de morts à leur actif ? Combien en ont-ils compté ? Qui peut prendre connaissance de leurs archives ? Archives où, peut-être, on apprendrait qu’il ne s’est rien passé ?
Cependant je dois ajouter une confidence de l’une de mes amies du lycée Fromentin, Geneviève : « Pierre BR…S, un parent, du côté de mon mari, était colonel de C.R.S., responsable de sécurité pour le secteur d’Alger. Ayant refusé d’obéir aux ordres de faire cesser la manifestation, au besoin par le feu, il a été immédiatement démissionné. Il s’était installé à Dieulefit, dans la Drôme où il peignait des coffres en bois pour s’occuper. Je suis allée à sa recherche, sans succès. Il semble qu’il soit décédé à présent.
Je referai le tour de la France autant que cela sera nécessaire.
Mon drame, je le sais, est que « je me suis mise debout » trop tard et pourtant il est encore trop tôt pour ouvrir les archives. Mais ceci se faisant, il sera trop tard pour moi.
J’ai passé des journées entières aux Archives d’Outre-mer d’Aix en Provence, à éplucher toutes sortes de journaux pour l’année 1962, ceux d’Alger et des autres départements. J’ai du m’y prendre à trois fois. La première fois, il est vrai, la collection « La Dépêche d’Algérie » ou bien « Le Journal d’Alger », je ne me souviens plus, avait disparu des archives… C’était une malédiction ? Mais à la deuxième tentative la collection a réapparu, à mon grand soulagement.
J’ai établi une liste des victimes du 26 mars et celle des victimes du blocus et du ratissage impitoyable de Bâb el Oued. J’ai noté sur ces listes tous les détails que j’ai pu recueillir. Je tiens à la disposition de qui le souhaite les photographies numérisées des avis de décès et des avis des célébrations religieuses ainsi que des témoignages et certaines pages des journaux. J’ajoute que j’ai adressé aux sites informatiques et aux associations les listes des victimes en demandant qu’on me signale toute erreur ou manque. Je n’ai à ce jour rien reçu pas même un accusé de réception sauf d’un seul site que je remercie. Je renouvelle ma demande auprès des lecteurs en les priant de me pardonner mon insistance et mon attachement à toutes ces victimes qui sont aussi les témoins de tous ceux dont nous ne pourrons pas faire entendre le nom. Ce sont eux qui prennent soin de leur mémoire à tous.
J’ajoute la liste indissociable des noms de ceux tués pendant l’occupation de Bâb el Oued car invoquer le 26 mars c’est parler aussi ou d’abord de Bâb el Oued.
Sur cette liste de 56 victimes, j’ai laissé des noms (en bleu) dont je n’ai aucune preuve concrète de décès, mais par conviction par rapport aux témoignages et aux listes précédentes. Il faut ajouter à ces 56 noms, 4 victimes non identifiées mais dont nous pouvons être sûres car authentifiées par des témoins. Il faut ajouter enfin 5 victimes portées sur les listes comme non identifiées et non réclamées par un « avis de recherche dans l’intérêt des familles ». Ce qui donne un total de 65 victimes.
Il ne s’agit pas pour moi de courir à une surenchère du nombre des victimes, cette pure horreur n’en a pas besoin mais je suis persuadée que nous sommes loin de la vérité. Aidez-nous. N’hésitez pas, faites-nous connaître ce que vous savez, la plus petite information, le moindre détail. Quarante cinq ans viennent de s’écouler, il nous faut parler, dire et redire sans nous arrêter.
Il faut que cesse leur tourment ou que, peut-être, je cesse moi-même de les tourmenter.
Simone GAUTIER
14 avenue de France
06400 Cannes
simone.gautier[A]free.fr

Réplique au rapport de recherche sur le projet du Mur des Disparus à Perpignan

1er Commentaire. De qui émane ce rapport ? Notons que si quelques-uns des participants méritent une haute considération, je range parmi eux, le Professeur Jauffret dont les réflexions sont souvent d’une grande profondeur et Guy Pervillé, – la prétention de quelques autres d’appartenir à ou de représenter une « communauté scientifique » peut prêter à sourire.
Madame Branche semble ignorer que le FLN a pratiqué le terrorisme pendant la Guerre d’Algérie. Dans son livre L’Armée française et la Torture, elle évoque l’activité dudit FLN par de remarquables euphémismes : le Front commet des « attentats ». Il « conteste l’ordre colonial ». Les massacres racistes du 20 août 1955, ordonnés par Zighout Youssef deviennent « le soulèvement coordonné de milliers de paysans ». Il est suivi d’une répression, naturellement « féroce », dont le bilan de 12 000 victimes n’a jamais été infirmé. Il serait plus juste de dire que ce chiffre, fourni par le FLN, n’a jamais été confirmé.
Venons-en à B. Stora qui est le « penseur » n°1 sur l’Algérie dans la France actuelle. Je l’ai entendu affirmer une fois que, dans l’OAS, la continuité idéologique qui l’emportait, de très loin sur toutes les autres, était celle de Vichy.
C’est une absurdité complète. Chacun sait que l’OAS c’était avant tout l’OAS Algérie, il serait très difficile, si l’on met de côté le groupe Martel, d’ailleurs marginalisé, d’y trouver des vichyssois ou des gens animés par cette idéologie parmi les dirigeants. Quant aux militants, même en tenant compte du groupe Leroy-Villars qui fut éliminé, il serait difficile d’y voir une prédominance vichyste. L’affirmation de Stora sur ce point est purement gratuite et idéologique. Je conteste donc, pour ma part, l’autorité « scientifique » des deux personnes précitées.

2ème Commentaire. Il s’agit d’un texte rédigé dans le jargon, malheureusement devenu habituel de beaucoup d’universitaires, et dont ne sont pas exclues les références marxistes. Citons par exemple l’emploi du verbe réifier (page 9) (qui ne veut rien dire). Ajoutons-y l’emploi sur le mode du terrorisme intellectuel de l’adjectif colonial. Colonial, devient pour certains, comme le mot réactionnaire, fasciste ou vichyssois, une étiquette infamante dispensant de toute analyse scientifique. Un processus colonial, une armée coloniale, des mentalités coloniales sont autant d’abominations, par principe.

3ème Commentaire. Les rédacteurs du texte ne sont pas à l’abri d’erreurs historiques graves. Faute de temps et de place je ne peux tout citer. Mais…
Comment des historiens peuvent-ils écrire que les pieds-noirs constituent un groupe récent ?
Comment peuvent-ils écrire que l’histoire coloniale, est une histoire de France transplantée sur le terrain colonial, une histoire dont sont invariablement absentes « les populations colonisées » ? J’ai cherché à comprendre à quoi ce charabia faisait allusion. Etait-ce à l’Histoire de France de Lavisse, qui comportait, me souvient-il, des chapitres sur l’Empire ? Il ne le semble pas puisque le texte fait référence à un récit produit sous le 3ème République, sur le modèle de l’Histoire de France d’Ernest Lavisse. De quoi s’agit-il ? Quel est ce texte dont on nous dit qu’il est un « récit massivement diffusé aux écoliers sur les bancs de la communale » ? On précise que la colonisation y est présentée comme mission civilisatrice et opération économiquement indispensable. Quelle horreur en effet !!
Il y a plus grave : dans ce texte on évoque une prétendue distinction entre des « Français citoyens » et des « Français non citoyens ». J’avoue ne pas comprendre ce point. Depuis le statut de 1947, tous les Algériens européens ou non européens étaient citoyens français. Il y avait, certes, deux collèges électoraux ; dans le second tous les électeurs étaient musulmans, c’est-à-dire selon la terminologie de l’époque, qu’ils étaient de statut de droit local, c’est-à-dire que leur statut personnel et familial relevait du droit coranique. Dans le premier collège, les électeurs étaient musulmans ou européens ; ils étaient de statut de droit commun c’est-à-dire que leur statut relevait uniquement du droit français. Cette distinction en deux collèges que son promoteur Edouard Depreux percevait comme provisoire, ne recouvrait pas une distinction entre citoyens et non citoyens, mais, entre citoyens français n’ayant pas d’allégeance à l’Islam ou ayant été dispensés de renoncer au statut local coranique tout en entrant au 1er collège et citoyens français ayant conservé le statut local musulman et faisant partie du 2ème collège.
Par conséquent parler, en 1957, de l’arrestation par le général Massu de Français non citoyens est un doux anachronisme. Qu’un Français citoyen ait pu intervenir à cette époque, pour défendre un Français non citoyen est une appréciation polémique et absolument pas scientifique. Veut-on dire par là que chaque fois qu’un Musulman (non citoyen ?) était arrêté, il se produisait l’intervention d’un Européen (citoyen) ? A supposer, ce dont je doute, que tel ait été le cas, le clivage non citoyen / citoyen ne correspond pas à la double distinction évoquée : Européen / Musulman.
Lorsque le général Massu faisait arrêter des Musulmans, il n’arrêtait pas des « Français non citoyens » mais des citoyens français, dont certains appartenaient au 1er collège et étaient de statut de droit commun et dont d’autres appartenaient au 2ème collège et relevaient du statut de droit local (islamique). Comment une pareille ineptie a-t-elle pu être écrite page 8 ? On la trouve déjà page 7. La différence entre « Français » et « Algériens » est présentée, on lit dans le texte : « c’est-à-dire » – comme une différence entre « Français citoyens » et « Français non citoyens ». Ceci est une absurdité qui se retrouve jusqu’à la fin du texte.
On retrouve cette distinction infondée page 15 où l’on ose écrire : « Signaler que les Français non citoyens comptent plus de victimes que les Français citoyens, ne s’apparente pas à une vision pro-FLN, mais correspond au strict énoncé d’éléments factuels… » Il est exact, qu’il y a eu plus de victimes musulmanes qu’européennes du conflit. Il eut été plus simple de le dire. Cela tient à la disproportion numérique des 2 communautés et au fait que le FLN n’a jamais épargné, loin de là, ses coreligionnaires. Ce que chacun sait.

4ème Commentaire.
« … Un mur, mettant en avant (sic) certains morts plutôt que d’autres représenterait pour celui qui fréquenterait le centre, un signe évident indiquant la proximité du centre avec une lecture du passé ne faisant pas l’unanimité. »
Que cela est bien dit ! Mais si certains ont éprouvé le besoin d’ériger un tel mur, il y a à cela une raison précise. Depuis quarante cinq ans, on ne compte plus les occasions où divers historiens, journalistes et militants ont déploré certains morts en oubliant complètement les autres. Ainsi les 12 films, téléfilms et documentaires projetés à la télévision en 2003, n’évoquaient pas les 3 856 européens enlevés par le FLN avant et après le 19 mars, ni les enlèvements et les disparitions du 5 juillet 1962 à Oran. Parlaient-ils des harkis ? J’avoue que je ne m’en souviens pas.
Lorsque Monsieur Delanoë, maire de Paris, fait apposer une plaque pour les victimes du 17 octobre 1961, il « met en avant » certains morts plutôt que d’autres. Lorsqu’il donne le nom de Maurice Audin à une place de Paris, il participe à la guerre des mémoires, sans chercher à savoir si sa « lecture » du passé fait l’unanimité.
Les auteurs du rapport diront, peut-être, que c’est ce qu’ils veulent éviter : ne pas exclure mais rassembler. Mais précisément, si certains veulent édifier un mur des disparus, c’est parce qu’ils pensent que les Européens enlevés et portés disparus ont été délibérément exclus de la mémoire nationale.
Pour avoir été de ceux qui ont, modestement, contribué à rappeler cette page d’histoire, je sais ce qu’il en est. M. Stora a eu de nombreuses occasions de parler du conflit algérien à France Culture et à la télévision. Je n’ai jamais été invité à lui porter la contradiction. Je me souviens d’un article du Monde, je crois, où il parlait du 5 juillet à Oran, en affirmant qu’il avait fait 25 morts européens.
Autant vaut dire que les Oranais qui ont lu cela, ont dû penser qu’on se moquait d’eux. Qu’à partir de là, les familles de disparus, les cercles algérianistes et d’autres aient pensé qu’on voulait faire passer leurs morts aux « oubliettes » de l’Histoire, et que, de ce fait, ils aient demandé que soit érigé un mur destiné à combattre cet oubli, quoi de plus légitime ? Avant de rassembler et de synthétiser les mémoires, il faut qu’elles s’expriment. Or, celle des enlevés et des disparus a toutes les peines du monde, je le sais bien, à y parvenir. Voir les interdictions de manifester qui sont encore tombées, ce dernier 5 juillet.
Que des universitaires, dont la majorité n’a jamais évoqué ce problème, parce qu’ils ne le connaissaient pas, et parce que dans leur esprit, les seules victimes de la Guerre d’Algérie qui vaillent, sont celles qui ont été causées par l’Armée française et l’OAS, voilà qui ne les qualifie pas vraiment pour dire, aujourd’hui, qu’il ne faut pas exclure mais rassembler.
Toutefois, le principe est excellent. Appliquons-le ! Que l’on cesse d’exclure la mémoire des Européens disparus, des victimes du 5 juillet à Oran, des harkis massacrés : très bien ! Pour l’instant, on en est loin, je constate une énumération page 12 : terrorisme, torture, massacre des harkis, exode des Français d’Algérie d’après le texte, seul un récit historique qui intègre ces questions est susceptible de préfigurer l’indispensable reconnaissance mutuelle des souffrances. Ajoutons-y les enlèvements et les disparitions d’Européens après le 19 mars et après la proclamation de l’Indépendance (plus de 3 000) et nous aurons fait un pas de plus.
Précisons en outre que la torture ne fut pas le seul fait de l’Armée française mais de tous les protagonistes du conflit. Ainsi une de nos collègues avait écrit, il y a quelques années un article intitulé La torture pendant la Guerre d’Algérie ; vaste sujet ! Malheureusement, elle n’y parlait que de la torture exercée par l’Armée française. Or, je sais, pour avoir consulté de très nombreuses archives à Vincennes sur la question des harkis, que les tortures exercées par le FLN, furent constantes, systématiques et nombreuses de 1954 à 1962 (y compris les 6 mois passés sous la nouvelle indépendance). Espérons que cette mémoire ne sera pas exclue des prochains travaux de cette collègue afin de « ne point oublier » comme l’affirme la page 12 « que des exactions ont été commises dans les deux camps. »

5ème Commentaire. Le texte affirme page 13 que « seule la diversité des documents permet de rendre compte de la variété des points de vue », excellent principe qui est malheureusement gâté par la suite : « ce que montre la production cinématographique sur la Guerre d’Algérie ».
J’avoue être inquiet. Si ce que nous avons vu au cinéma et à la télévision permet de « rendre compte de la variété des points de vue », je ne dois pas vivre dans le même pays que l’auteur de ces lignes. L’immense majorité de la production cinématographique qu’il m’a été donnée de voir est lourdement biaisée. Elle fait le procès très souvent à charge et très rarement à décharge, de l’Armée française, des pieds-noirs et naturellement du « régime colonial ». J’attends avec impatience un téléfilm sur les massacres d’Oran et un documentaire sur les enlèvements d’Européens par le FLN. Je crains d’attendre longtemps. Le téléfilm de Gilles Perez, malgré ses grandes qualités, ne saurait en effet remplir le vide sidéral qui l’a précédé.
Vide que l’on retrouve page 15 du texte où les nombreuses énumérations des souffrances et des violences ayant jalonné le conflit, ne comportent pas les enlèvements et les disparitions d’Européens.
Au total, la majorité de ceux qui ont rédigé ce texte car j’imagine qu’il s’agit d’une rédaction collective, sont victimes d’un stéréotype. Pour eux, il y a les bonnes victimes, celles qui sont dues à l’Armée française, victimes qu’il faut sans cesse déplorer et dont la mémoire doit être rappelée à jamais. Elles se situent d’après les rédacteurs parmi les « Français non citoyens » ( ?), c’est-à-dire les Musulmans. C’est là une grave inexactitude historique qui en dit long sur l’ignorance et les présupposés idéologiques des intéressés. Les mauvaises victimes sont les Européens, victimes du FLN, dont le nombre est toujours sujet à caution (25 morts à Oran pour l’éminent Stora). On n’en a pas parlé pendant plus de quarante ans hors des milieux pieds-noirs. Ajoutons-y bien entendu, les harkis autres « mauvaises » victimes, qui font l’objet de diverses récupérations, après avoir été soigneusement oubliés très longtemps, eux aussi.
J’ajoute pour finir que la page 22 comporte une ignominie : écrire que graver sur un mur tous les noms des Français d’Algérie, enlevés et disparus, reviendrait à graver dans la pierre le nom de ceux qui figurent parmi les anciens activistes de l’OAS, dont on concède qu’ils seraient en fait minoritaires dans la liste. Voilà qui est écoeurant. Ajouter que ce serait une insulte aux descendants des victimes de ladite organisation laisse pantois.
Car un peu plus loin, le texte affirme qu’il n’est pas possible d’établir une liste rigoureuse de victimes (parmi les Européens disparus) non liées à l’OAS. D’autant moins que l’auteur du texte ne connaît pas le problème, n’a jamais étudié ni les listes, ni les archives correspondantes et parle de ce qu’il ignore.
Il vaudrait mieux dire qu’il sera difficile d’établir une liste de disparus enlevés par le FLN, dont il pourrait être établi clairement qu’ils seraient liés à l’OAS. On préfère inverser les données et suggérer que tous les noms figurant sur le mur peuvent être suspectés d’avoir été des militants de l’OAS. L’ensemble du « rapport de recherche » ne mérite guère le respect, ce passage encore moins.

Midi Libre – Guerre d’Algérie : La vérité sur le nombre de disparus.

Cette page du Midi-Libre comporte de bonnes informations. Elle me donne aussi l’occasion de faire une mise au point :

Je n’ai rédigé aucun rapport destiné au Premier Ministre et si un tel rapport devait voir le jour, je n’ai pas l’intention de le signer. Le travail auquel fait allusion le journaliste ne m’a concerné que de manière très marginale. je n’en assume aucunement la responsabilité.