Vie et mort de la société européenne d’Algérie

Lorsqu’éclata, le 1 novembre 1954, l’insurrection dite de la Toussaint rouge il ne s’agissait pas d’un coup de tonnerre dans un ciel bleu. Rétrospectivement, certains argueront même que les troubles de Tunisie et du Maroc venant après l’échec en Indochine puis l’émeute indigène du 8 mai 1945, tout comme les courbes de la démographie locale constituaient autant de clignotants rouges qui eussent dû alerter la société européenne d’Algérie.

Il est certes facile, avec le recul, d’incriminer « l’aveuglement » des Pieds-Noirs*,leur manque de sens politique ou leur attachement au statu quo. Certains ne s’en sont pas privé. On pourrait tout aussi bien, déplorer l’absence d’une politique nationale envers l’Union Française, le comportement calamiteux de la classe politique sous la IVème république ou, pour faire bonne mesure, la nullité abyssale de nos élites(on est tenté de placer des guillemets) pour ce qui touche l’Islam ou le monde arabe.
Néanmoins, si l’on fait l’effort de voir les choses comme elles étaient alors, il y avait bien, à la veille de l’insurrection, chez les Européens d’Algérie, une anxiété diffuse. L’évolution du Proche-Orient, la guerre froide et le progrès du communisme suscitaient une sourde inquiétude. Pourtant, c’est vrai, les Européens d’Algérie étaient, en fin 1954, plutôt confiants en l’avenir. Cette confiance reposait sur une psychologie particulière. L’esprit pionnier d’abord : en 132 ans, les Pieds-Noirs avaient créé un pays neuf, relativement solide économiquement et fortement arrimé à la France. L’Algérie était constituée de trois départements français ; elle formait donc une partie importante de la république une et indivisible.
Les Européens étaient en outre persuadés qu’ayant surmonté les épreuves de la Conquête, les insurrections locales, les épidémies et deux guerres mondiales, ils étaient aptes à en surmonter bien d’autres. Leur participation, aux côtés des arabo-berbères, à la défense de la France, leur énorme mobilisation, le pourcentage de leurs pertes, créaient à leur égard, croyaient-ils, une dette qui rendait la métropole définitivement proche de cette terre. Il est facile aujourd’hui d’ironiser sur cette confiance d’un autre âge, dans un univers politique aussi implacable qu’imperméable à toute morale. En 1954, elle faisait intimement partie de la mentalité d’un peuple élevé dans l’amour de la patrie et la fierté nationale. Il en résultait un énorme optimisme sur une terre où l’esprit d’entreprise et le courage paraissaient naturels. Nombre de réactions qui furent celles des Pieds-Noirs durant la guerre d’Algérie ne se comprennent que par référence à ce contexte. Il s’y ajoutait une atmosphère méditerranéenne provinciale où la politique au sens institutionnel se déroulait dans un climat clochemerlesque, de franche dérision parfois. Les politiciens étaient tenus pour un mal à peine nécessaire et leur prestige à une ou deux exceptions prés, avoisinait le zéro.

L’Histoire de cette communauté.
Le débarquement des Français dans la Régence d’Alger en 1830 découlait autant de facteurs intérieurs qu’internationaux. Notre présence fut rapidement(1834) conçue comme permanente. L’annexion d’Alger et de ses environs entraina de fil en aiguille une occupation de tout le territoire (appelé Algérie dès 1838). Conserver cette possession rendit la colonisation*nécessaire. Une politique de peuplement européen fut lancée. La population de la France, à l’époque, était 10 fois supérieure à celle de l’Algérie. Dispersées et vivant dans un semi-désert, les tribus indigènes semblaient devoir s’effacer, à l’instar des Indiens d’Amérique, devant des Européens démographiquement plus vivaces et techniquement supérieurs.
Non sans illusions, on pensait à Paris à exporter le « surplus » de population en Afrique ce qui résorberait misère et chômage. Dès 1848, cent mille candidatures furent enregistrées. L’aventure se révéla difficile. Le climat, la maladie, l’impréparation entrainèrent des pertes. En outre, dès 1850, une chute de la fécondité, rare à l’époque, affecta la population française. La France n’avait plus les moyens, ni peut être le besoin, de s’adjoindre et d’assimiler des terres lointaines.
Un conflit marquait également la colonisation : les Européens venus s’installer déploraient le manque de terre et l’opposition des militaires, notamment de leurs Bureaux Arabes, aux acquisitions qu’ils envisageaient. Le projet de Royaume Arabe de Napoléon III correspondait, de ce point de vue, à un changement discret mais radical de politique. L’Empereur préférait que les arabes (qu’il eût dû appeler arabo-berbères) fussent attachés au sol par des titres de propriété plutôt que de faire venir, à grands frais, des milliers d’Européens inadaptés. Le conseiller du monarque, Ismaël Urbain voyait dans la colonisation un anachronisme.
Les Européens et leurs soutiens en France combattirent ces conceptions et la politique ethno-différentialiste qu’elle inspirait. L’opposition républicaine s’empara de cette querelle franco-française.Le déclin de la puissance nationale fit attribué au manque d’ambition ultra-marine.La perspective d’une France de 100 millions d’habitants s’étendant sur les deux rives de la Méditerrannée était couramment évoquée,
notamment par Prévost-Paradol, dans les débats .(Au mépris des nouveaux chiffres de la natalité)

La république colonisatrice.
Les républicains venus au pouvoir en 1870, après l’effondrement du Second Empire, avaient une vision jacobine des choses de la politique et de l’administration. L’assimilation du territoire à la France leur paraissait aller de soi et ils en favorisèrent la colonisation avec entrain.
L’emprise des militaires, le régime du sabre cessa. La nomination d’un gouverneur civil fut promise ; elle devint effective en 1879.Néanmoins, l’Algérie ne fut jamais complètement assimilée à la métropole ni administrativement, ni financièrement. En outre et bien qu’en un siècle la population européenne ait décuplé (atteignant un million d’âmes en 1954), cet accroissement provint davantage de la naturalisation des immigrés espagnols et italiens* que de la souche française. Ceci donnerait aux Pieds-Noirs des traits propres dont un côté méditerranéen affirmé, un catholicisme plus visible que profond dans l’Algérois et en Oranie et un penchant à l’effervescence politique extra-institutionnelle.
La véritable colonisation fut donc une oeuvre largement républicaine. L’individualisation des terres et des transactions, le séquestre infligé aux tribus insurgées en 1871 relancèrent la colonisation officielle. La loi Warnier étendit le droit civil à la propriété terrienne et favorisa vigoureusement les transactions privées. Rappelons aussi que des zones entières furent assainies, défrichées et cultivées. Ceci donna naissance à une agriculture active et moderne. Une évolution structurelle n’en marqua pas moins la société européenne : la majorité s’en était urbanisée et les agriculteurs européens ne formèrent bientôt que 2% de la population agricole totale. Plus tard, la propagande nationaliste ne manqua point de souligner qu’en superficie possédée, elle représentait en revanche, un tiers du sol. En réalité, au 20ème siècle la propriété indigène s’étendit à nouveau mais sa superficie moyenne, par foyer, tendait à se réduire.*
Ceci résultait d’une situation toujours plus nette. A partir des années trente la population musulmane bénéficiant de l’encadrement sanitaire et social français, se mit à croître de façon vertigineuse. Dans les années cinquante, elle doublait tous les vingt ans. La population européenne croissait, elle,
comme dans les pays occidentaux régulièrement mais faiblement. Cette évolution avait déjoué toutes les prévisions. L’Algérie française se retrouva avec une bombe démographique installée en son coeur même.
L’assimilation de l’Algérie à la France devenait malaisée sauf à procéder à d’importantes réformes. La chose s’avéra difficile. Depuis plusieurs années en effet, l’administration de l’Algérie butait sur un véritable casse-tête.

La citoyenneté des Musulmans.
Les musulmans algériens étaient français, ce que le senatus consulte du 20 juin 1865 avait rappelé tout en précisant qu’ils étaient régis par le droit musulman. Le souci de l’Empereur de préserver l’identité de ses sujets expliquait ce texte. Il avait néanmoins l’inconvénient de les tenir majoritairement en dehors de la vie politique. En effet, ils ne pouvaient exercer la pleine citoyenneté française qu’en renonçant à leur statut de droit musulman. Le senatus consulte prévoyait explicitement ce choix. Hélas, dans la psychologie islamique, cet engagement est tenu pour une apostasie. Les musulmans se sentaient donc en porte à faux du point de vue religieux. Le même problème se posait à l’origine pour les israélites qui étaient aussi des indigènes avec un statut spécifique. Le décret Crémieux en 1870, leur permit d’accéder à la pleine citoyenneté sans avoir à choisir. Ceci n’alla pas sans remous. Les législateurs français estimaient que les troubles seraient plus grands encore si des musulmans, presque 10 fois plus nombreux que les juifs, devenaient à leur tour pleinement citoyens .
Les choses en restèrent là. Au lendemain de la Grande Guerre toutefois, Clémenceau et Georges Leygues obtinrent que certaines catégories de musulmans, notamment les anciens combattants et des membres de leur famille, devinssent citoyens sans renoncer au statut personnel. En 1936, le projet Blum-Viollette qui voulait étendre cet avantage à environ 60.000 électeurs musulmans suscita ses débats houleux.
L’essor du IIIème Reich et du fascisme italien était vu comme une menace pour notre Empire. Les dirigeants français retirèrent donc le projet(en 1938) car ils y voyaient une source d’instabilité. Le décret de 1944 puis le Statut de 1947 firent de tous les musulmans des citoyens à part entière. Le statut les répartissaient toutefois en 2 collèges électoraux : les uns tenus pour « évolués » votaient aves les Européens dans le premier, les autres, plus nombreux et relevant toujours du droit coranique (appelé statut de droit local) votaient dans le second. Le nombre de députés élus dans chaque collège était identique. Les promoteurs du Statut de 47 avaient indiqué que les musulmans du second collège avaient vocation à entrer progressivement dans le premier. Avec le temps le premier collège devait absorber le second. Ceci n’empêcha pas les contestations. Ces mesures, qui avaient pour but de représenter des communautés et de les équilibrer, étaient de moins en moins comprises en un temps où le principe : un homme, une voix devenait le seul admis.
L’état des lieux.

L’agriculture moderne et efficace, exportatrice pour certains produits, inspirait à certains Européens une authentique fierté. Sa modernité avait un inconvénient : elle rendait de moins en moins nécessaire l’emploi de la main d’oeuvre locale, peu qualifiée. La forte natalité des arabo-berbères trouvait alors un exutoire dans l’exode rural en direction de la côte ou de la métropole. Il en résultait une certaine prolétarisation de la masse indigène ce que la propagande nationaliste exploitait au maximum. La mise en accusation de la « colonisation » prit son essor. Elle se poursuit de nos jours souvent au mépris de toutes les données historiques.
Les Européens d’Algérie se virent chargés de toutes les responsabilités et de tous les opprobres. Y compris, selon Ferhat Abbas, celui de former une société « superposée »à la société indigène et « l’exploitant ».Ces formules démagogiques ne correspondaient que très peu à la réalité. Contentons nous ici de rappeler, avec Germaine Tillion, qu’il n’y avait en Algérie que 19.400 colons au sens strict, dont 7432 possédant moins de 10 hectares, de très pauvres gens.*Elle évaluait à quelque 300 le nombre des colons riches.
La grande masse des Européens d’Algérie vivaient dans les villes où ils exerçaient tous les métiers. Les structures de la société qu’ils formaient se différenciaient peu de celles de la France, avec cette précision que leur niveau de vie moyen était inférieur à celui des métropolitains. Ceci explique donc, que contrairement à la réputation qui leur est faite de nos jours, les Pieds Noirs se répartissaient en tendances politiques analogues à celles de la France, avec 25% de votes favorables au parti communiste, à l’image précise de ce qui se passait alors en métropole. En revanche, la longue prépondérance du parti radical avec ses attaches maçonniques s’était perpétuée outre méditerranée, alors qu’elle s’effaçait dans l’hexagone.
Au total, la difficulté du système à se réformer le vouait à une contestation accrue. L’appauvrissement relatif du pays dû aux difficultés d’après guerre, à la démographie et à la lenteur des évolutions pesait sur les rapports de l’Algérie avec la métropole et des communautés entre elles. L’essor du nationalisme arabe en Orient, la décolonisation à l’échelle mondiale n’arrangeaient rien.
Jacques Marseille et le regretté Daniel Lefeuvre* ont mis en relief le poids nécessairement grandissant de l’aide de la France à l’Algérie et son coût depuis les années 30 au moins. Pour certains, cette assistance confinait à l’assistanat et ne pouvait se prolonger. La découverte de pétrole saharien pouvait-elle changer la donne ? Pouvait-elle sauver l’Algérie française ? D’aucuns l’affirment aujourd’hui.
Mais la France avait un plan alternatif au pétrole. Le choix du nucléaire, choix antérieur à 1958, condamnait à mort la société européenne d’Algérie. Son bilan : écoles, médecine, architecture, mines, barrages, émergence d’une classe moyenne musulmane, était loin d’être négligeable et n’a aucun rapport avec la caricature grossière qu’en font aujourd’hui les anticolonialistes.
Ceci explique l’attachement considérable des Pieds-Noirs et de très nombreux arabo-berbères à la France, mais certains, à Paris, avaient décidé d’en finir, quel que soit le coût humain. Il fut énorme. Le problème fut tranché en 1962.Il n’est pas certain qu’il ait été résolu.

*Terme probablement venu du Maroc et popularisé en Algérie vers 1957 par le livre de Georges Damitio : Les Pieds-Noirs. Ed. Albin Michel 1957.
*Comme par exemple par Yves Courrière dans sa série sur la Guerre d’Algérie. Ed Fayard 1969.
*La colonisation est au sens propre l’exploitation d’une terre par des agriculteurs. Tel est le sens de colons. Désigner sous ce terme tout habitant européen d’une colonie est un abus de langage malheureusement et dangereusement avalisé par les dictionnaires.
*Loi de naturalisation de 1889.
*Guy Pervillé Pour un histoire de la Guerre d’Algérie. Ed. Picard 2002, p.31.
*J.Verdès-Leroux L’Algérie et la France.Ed.
R.Laffont 2009.p.214
*D.Lefeuvre Pour en finir avec la repentance coloniale. Ed. Flammarion.2006