Une lecture stimulante : Leçons d’Histoire sur un massacre

Le professeur Pervillé est un chercheur des plus compétents en matière d’Histoire contemporaine, notamment sur l’Algérie. Ses ouvrages sur le conflit qui se déroula dans ce pays entre 1954 et 1962 et sur les Accords dits d’Evian font (ou devraient faire) autorité. Il vient de publier aux éditions Vendémiaire un livre sur le drame du 5 Juillet 1962 à Oran, intitulé Leçons d’Histoire sur un massacre.
Nous ne craignons pas de le dire, ce nouvel ouvrage apporte une contribution inégalée à la connaissance de cette tragique journée. Venant après deux autres livres, d’auteurs différents *, sur le même sujet, le travail de Pervillé revêt la forme d’une étude historiographique de plus de 300 pages. Il reprend l’ensemble des recherches, des écrits et des controverses, parfois erratiques, que ces évènements ont inspirés. Graduellement, le massacre qui a endeuillé la ville d’Oran en ce jour funeste apparaît dans son ampleur: cadre, déroulement, chiffres, responsabilités sont analysés en détail.
Le mérite du professeur Pervillé est d’avoir su rester objectif et rigoureux tout au long de son étude. Son livre suscitera certes des oppositions et des critiques dans le milieu des Français d’Algérie. L’horreur vécue, la cruauté et la barbarie de cette catastrophe, l’indifférence glacée des autorités françaises ont soulevés chez les nôtres une indignation immense autant que légitime. Les années écoulées ne l’ont guère apaisée et l’avenir ne l’apaisera pas davantage. Redisons toutefois, au risque d’être à nouveau mal compris, que seuls le travail historique, les archives, la rigueur factuelle peuvent faire avancer la connaissance de ce drame. Le maniement hasardeux de chiffres et d’affirmations sans preuves ne permet pas de lutter efficacement contre le silence médiatique organisé, le carcan du politiquement correct et la réécriture de l’Histoire.

A cet égard, le livre de Guy Pervillé est un chef d’oeuvre de rationalité et de maîtrise des données. Le traitement équilibré des sources, le rejet inlassable du complotisme, l’examen sans concession des faits, la mesure même de l’auteur font de ce livre une pièce maîtresse de l’étude historique de cette tragédie. Pour beaucoup d’historiens et de non-historiens, ce sera même une révélation* car, depuis un demi-siècle, le système médiatique a réussit à maintenir un épais silence sur la journée du 5 Juillet 1962.
A bien y réfléchir, c’est même « un exploit » sur lequel on doit s’interroger. La France s’époumonne à se dire « démocratique », comment accepter dès lors que des évènements gravissimes comme le massacre perpétré ce jour là puisse faire l’objet d’un silence d’Etat? (pour reprendre l’expression de Jordi).
ET CE PENDANT 50 ANS!
Comment admettre qu’un drame qui représente, par le nombre des victimes, presque deux fois Oradour soit exclu de la mémoire nationale? Certes, cette question peut paraître purement rhétorique puisque la réponse est bien connue*: dans l’imaginaire collectif qui s’est construit en France après 1962, l’anti-colonialisme est progressivement devenu une idéologie dominante et même une idéologie d’Etat. Peu à peu donc, les rebelles et les massacreurs d’antan sont devenus des sortes de hérauts de la Liberté*. A partir de là, il y a de « bonnes et de mauvaises victimes » et l’on a vu un chef d’Etat décider de rendre officiellement hommage à certaines d’entre elles, choisies au sein de la rébellion, en oubliant les autres.
Pour faire échec à l’instrumentalisation, pour faire accéder les épreuves des oubliés de l’Histoire à la reconnaissance nationale, au moins chez les gens informés et dans la communauté des écrivains, l’ouvrage de Guy Pervillé peut jouer un rôle considérable. Aux lecteurs de le porter le plus avant et le plus loin possible.
JEAN MONNERET

20 juillet 2014
*Jean Monneret, La phase finale de la guerre d’Algérie, Edition L’Harmattan, 2010.
*Guillaume Zeller, Le 5 Juillet 1962 à Oran, Un massacre oublié, Edition Tallandier
* Même si elle peut paraître peu crédible à certains.
*Chez quelques écrivains bien-pensants, la guerre d’Algérie est devenue La Guerre d’Indépendance Algérienne par imitation de la Guerre d’Indépendance Américaine laquelle mérité mieux que cette assimilation fantaisiste.